L’architecte et anthropologue qui pense la Smart City africaine

Six ! C’est le nombre d’années entre ma première rencontre avec Sénamé Koffi Agbodjinou et cette interview.  C’est en 2013, dans un numéro hors série “Afrique 3.0” du très reconnu magazine Courrier International que j’ai découvert l’architecte et anthropologue togolais. C’était l’une des premières fois qu’on donnait la possibilité aux Africains de raconter leurs histoires et partager la nouvelle dynamique du continent. J’avais 22 ans et ces récits répondaient à mon appel du continent. Ils ont aussi nourri mon imaginaire et m’ont aidé à planifier mon retour.

Revenons à mon invité du jour ! Après deux années de maths sup à l’université de Lomé, Sénamé Koffi Agbodjinou s’est rendu en France pour continuer ses études. C’est en poursuivant ses études à Paris qu’il s’intéresse au design, à l’histoire de l’art, ou encore à l’architecture. C’est à ce moment aussi qu’il découvre les laboratoires de fabrication numérique (les fablab)s. En 2012, il fonde Hub Cité.  Ce projet veut repenser le modèle de la ville africaine, pour et par ses habitants. Déployée à Lomé, cette initiative smart city s’appuie sur les technologies numériques pour aider les populations à se réapproprier l’environnement urbain. A terme, l’objectif est de faire émerger une vision africaine de la ville de demain, plus proche de la nature et de la collectivité. Depuis, il a monté deux Techlabs : Woèlab, des maisons de quartier nouvelle génération. L’objectif est de donner aux habitants l’occasion d’améliorer le fonctionnement de leur quartier au contact des nouvelles technologies.

Je le vois bien dans les discussions entre amis que la notion de smart cities revient de plus en plus. Nos villes grandissent, entre les embouteillages, la gestion d’ordures ou encore les questions sécuritaires, nous sommes nombreux à vouloir voir nos villes mieux pensées pour une meilleure qualité de vie.

L’idée de la smart city c’est de connecter la ville pour simplifier son fonctionnement, via capteurs, plateformes de pilotage, solutions énergétiques neuves : les cas d’usage sont de plus en plus nombreux. Singapour en est peut-être l’exemple le plus éclatant notamment avec sa récolte de données de ses habitants pour mieux organiser l’espace urbain . À Shenzhen, la monétique a pris un virage, les cartes de crédit et l’argent liquide ont disparu : les achats, les réservations pour les déplacement ou les loisirs étant réalisés par la plateforme WeChat, très populaire en République Populaire de Chine. Vous l’aurez compris l’essentiel de ces villes intelligentes émergent en Occident (Etats-Unis, Canada, Europe occidentale), Asie du Sud-Est et Océanie (Australie, Nouvelle-Zélande).

Comment notre continent se positionne ?

À l’exception de quelques initiatives au Maroc ou en Afrique du Sud, L’Afrique semble être exclue de cette révolution. Enfin, si l’on veut suivre le modèle occidental. “ Nos villes africaines doivent devenir intelligentes non pas en devenant capitalistes (vente de technologies). on utilise la technologie pour le bien d’un ensemble d’individus isolés, et non pour une collectivité consciente d’elle-même. Il faut donc créer du lien social entre les gens. Je pense que c’est ainsi que leur cadre de vie sera impacté. La smart city à l’africaine peut exister sans endettement pour nos pays et sans se tourner vers des modèles à la Silicon Valley. Le risque pour nos états est de vouloir embrasser un modèle qui ne correspond pas à la structure sociale de leurs pays. Certes, c’est moins sexy qu’acheter une ville clé à la main au géant Google mais cela nous évite de nous endetter sur plusieurs années”, explique Sénamé Koffi Agbodjinou .

Pour lui, fervent pratiquant de ce qu’il appelle l’architecture vernaculaire, il est important de travailler avec les ressources disponibles localement. “Il faut reconnaître que nos villes sur le continent n’émanent pas des installations anciennes et traditionnelles africaines. Elles doivent leur existence à leur rencontre avec l’Occident. D’ailleurs, cela perpétue cette relation de domination et de subordination. Je ne dis pas qu’elles manquent d’identités, au contraire, mais je regrette qu’elles ne se projettent pas plus. Pour l’instant, la ville africaine est un territoire où s’exprime une volonté de consommer à l’occidentale.” ajoute t-il.

La ville de Douala où je vis a été pensée pour environ un million cinq cent mille habitants, aujourd’hui nous sommes environ 6 millions. Etudiante à Paris, avec des amis de la diaspora camerounaise, nous avions monté une association où on essayait de savoir à quoi ressemblerait notre capitale économique. Plusieurs points avaient été évoqués :

Les transports urbains, l’accès à l’eau, les services de collecte de déchets, transports urbains innovants, accès à l’eau, etc. Nous avions aussi pensé à la mise en place de  cartographies participatives.

C’est donc normal que son discours ait retenti fort en moi.  J’ai souhaité savoir comment il voyait Lomé, sa ville dans une vingtaine d’années ? Il faut noter qu’en janvier 2020, il présentera une exposition sur cette question nommée “LOMÉ” + au Palais de Lomé.

Les grandes villes de demain seront en Afrique, la population va doubler sur le continent, et un humain sur quatre sera africain. Voici les premiers facteurs à prendre en compte.  Quel que puisse être mon idéal, des processus sont en cours. Du côté de l’Afrique de l’ouest, on considère qu’une grande ville s’étalera de Lagos à Abidjan. Lomé deviendra certainement une des cinq plus grandes villes du monde.  Si elle est peuplée de smart citizen qui sur un rayon d’un km utilisent les nouvelles technologies pour gérer les questions de déchets, d’énergie et construisent des potagers à la place de dépotoirs alors je pense qu’on peut avancer sereinement” explique Sénamé Koffi Agbodjinou .

Quelle belle manière de finir cet entretien, n’est ce pas ? La grande news est que Sénamé est en plein finalisation de son livre dont il ne souhaite pas communiquer pour l’instant. Ce que je sais et que je peux dire est qu’il sortira en début 2020 et qu’il portera sur le capitalisme digitale et l’urgence pour l’Afrique de résister à celui-ci.

Et vous, comment voyez vous votre ville dans 10 ans ? 15 ans ? 20 ans ?