Sadrak, pionnier du Hip Hop de la brousse

Il y a environ quinze ans, j’étais une toute jeune étudiante du collège Chevreul à Douala.  De mes deux années au sein de cet établissement, j’ai surtout un souvenir des fêtes de fin d’années scolaires où les élèves exprimaient leurs différentes passions et leur créativité. Nous étions bien loin des longues heures de cours.

Je me souviens de mon frère Larry qui se dirigeait vers une carrière d’ingénieur en informatique mais était surtout un amoureux de rap et de hip hop majoritairement français. Cependant, à la maison, il nous parlait toujours d’un trio : Les Négrissim’.

Le groupe est apparu dans le paysage du rap africain il y a plus de vingt ans à Yaoundé. A l’époque des free-styles sur l’émission de vacances de Nadine Patricia Mengue, des rencontres au studio de Krotal, un des piliers aussi de la scène.

Negrissim’ s’est fait le spécialiste du hip hop de la brousse, avec une authenticité culturelle qu’on ne retrouve plus aujourd’hui. Tout cela a contribué à sublimer l’identité du trio. C’est en 1999 qu’ils ont sorti leur premier album « Appelle Ta Grand-mère », un opus considéré par Jeune Afrique comme l’un des meilleurs albums de Hip Hop du continent. J’ai souhaité présenter l’un des membres du groupe vivant à Douala : Sadrak.

Avant de le rencontrer, je lui ai passé un coup de fil. Voici ce qu’il me dit : « quand mon téléphone vibre fort comme ça, je sais que c’est une grande personne qui m’appelle. » Je lui rappelle que ce n’est pas moi l’artiste qui a fait le tour du monde pour présenter son art de la brousse. Nous nous donnons rendez-vous à Bali du côté du bar de Kiki Elame, le coin de tous les artistes de Douala. Ce soir là, on peut croiser Lady B, la plus grande rappeuse du pays ou encore le guitariste et slameur Marcy Essomba. On commande un thé au citron et miel. Lui, opte pour un zeste de gingembre.

C’est parti pour plus de cinq heures d’échanges. Nous parlons de son travail, de son parcours, de ses rêves, du Cameroun à l’approche des élections présidentielles, du retour au pays, de la jeunesse. Sadrak est un grand rêveur dans son monde idéal tout serait tout beau, tout parfait. Il peine donc à trouver sa place dans un monde qu’il trouve trop bancale.

Il est l’un des pères fondateurs du Hip Hop au Cameroun. Son passage à la télévision, en concert, éveille toujours les esprits. C’est un rappeur, un chanteur, un auteur, un grand compositeur (Jovi, Lady B, Dynastie le tigre…) et un poète.

En échangeant avec Sadrak, je veux comprendre pourquoi malgré le succès de son groupe, chacun d’eux et surtout lui ont choisi de partir du pays. Il m’explique que pour lui, ce n’était pas la décision la plus facile mais que les horizons étaient tout de même étriqués au Mboa (Cameroun). Il y avait aussi une ambition panafricaine, l’envie de puiser son inspiration aux quatre coins du monde et par la même occasion avoir plus de fonds pour faire de plus grandes choses. La censure et le besoin de liberté sont aussi des raisons qui reviennent.

Le fait d’être avec Sadrak autour d’un thé me fait penser à tous ces talents du Cameroun qui ne partent pas du pays par choix mais plutôt par dépit. Dans son cas, il savait qu’il partait pour mieux revenir, plus sûre de lui, plus grand, plus confiant face à l’avenir. Il a posé ses valises à Dakar avec des escales au Burkina Faso, au Nigeria, en France ou encore au Japon avant de finalement revenir au Mboa (pays).

Lorsque je demande aux personnes du bar où l’on se trouve ce qu’ils pensent de l’artiste, les réponses fusent : « il sait très bien manier les mots », « il connaît bien le pays », « c’est une personne très cultivée », « Il a 1000 idées à l’heure », « Il aime voir les gens créer et grandir ensemble », « c’est un patriote »

En attendant, Sadrak veut du concret. Actuellement, avec un ami basé à Paris il monte le clip d’un de ses titres qui fait le buzz sur la toile : « Le petit chanceux ». En septembre, il espère sortir un album intitulé « Puzumpugu ». « C’est le nom d’une fleur qui pousse à Ouagadougou qui m’avait soigné lorsque j’étais malade au Burkina Faso. Je l’ai aussi aperçu dans la zone du Sine Saloum au Sénégal et plus récemment au nord du Cameroun. Un ancien m’a expliqué que les femmes enceintes dormaient avec cette fleur sous l’oreiller durant leur grossesse afin d’éviter un accouchement douloureux », explique l’artiste.

Avec cet opus, il espère populariser le Hip Hop de la brousse. Sadrak souhaite créer un COEURITOIRE où le monde parlera avec son cœur. « J’espère qu’avec « Puzumpugu », le monde vivra au rythme des énergies du corps et que ma musique soignera nos âmes », conclue-t-il.

Je vous l’avais dit, c’est un poète. Vous pouvez découvrir son travail via son profil Facebook.

https://www.facebook.com/sadrak.pondi