MeryAnne Loum-Martin, la seule femme noire à avoir un hôtel-boutique au Maroc

Je me suis rendue pour la première fois à Jnane Tamsna il y a quinze jours. C’était pour Afreeculture, le rendez-vous annuel de la créativité de la diaspora organisé par trois femmes Meryanne Loum-Martin, Mashariki Williamson et Roberta Annan. C’était au sein du boutique hôtel de Meryanne et j’ai voulu en savoir plus sur son parcours. En regardant le livre d’or de son adresse, j’y ai découvert de grands noms :  Giorgio Armani, Jean Paul Gaultier, David Bowie, Mick Jagger, Hugh Jackman, Brad Pitt ou même Caroline de Monaco. J’étais ravie de voir une femme noire, africaine, réussir à faire venir le monde chez elle.

Rencontre.

En regardant le livre d’or de votre boutique hôtel, on y découvre de grands noms :  Giorgio Armani, Jean Paul Gaultier, David Bowie, Mick Jagger, Hugh Jackman, Brad Pitt ou même Caroline de Monaco. Bonjour Meryanne Loum-Martin, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Bonjour, je m’appelle Meryanne Loum-Martin. J’habite à Marrakech où je suis propriétaire d’un boutique-hôtel « Jnane  Tamsna» depuis bientôt 20 ans. Je suis née à Abidjan d’une mère antillaise et d’un père sénégalais. Enfance, adolescence et vie professionnelle à Paris, un peu à Londres et à New York. Ancienne avocate au barreau de Paris, prix des Secrétaires de la Conférence. Je suis la quatrième génération d’avocats de ma famille.

Comment passe-t-on d’avocate à Paris à propriétaire d’un boutique hôtel à Marrakech ?

J’ai toujours souhaité être architecte. Bac à 16 ans, puis les Beaux-Arts. Malgré de très bons résultats en architecture, les mathématiques et la physique m’ont empêchée de continuer. J’ai donc fait du droit, puis j’ai passé le Barreau mais j’ai toujours su que je construirais.

 

Pourquoi avoir choisi le Maroc pour ce projet ?

J’ai choisi précisément Marrakech. Une source d’inspiration inépuisable au carrefour des cultures et des styles, un bonheur pour les créatifs. Un an avant de découvrir Marrakech, j’avais effectué un voyage en Inde qui avait changé ma vie. Cependant, cela restait compliqué d’y avoir une maison à cause de la distance depuis l’Europe.

Lorsque j’ai découvert Marrakech en décembre 1985, j’ai tout de suite eu le coup de foudre. Je me suis dit que j’avais trouvé mon Inde à 3 heures de Paris.

 

Comment êtes-vous devenue la première et seule femme noire à posséder un boutique hôtel au Maroc ?

Concours de circonstances, intuition, créativité, détermination et énergie inébranlable. J’ai simplement vu en 1985, avant la vague des boutiques hôtels, une niche évidente mais que personne ne voyait. CNN a dit de moi en parlant du boum de Marrakech, « c’est avec elle que tout a commencé »… Franchement quand j’ai commencé je savais que cela devrait être un succès car le potentiel était évident, mais l’idée d’être une pionnière ni ne me venait pas à l’esprit ni n’avait la moindre importance..

Avant de me lancer dans la construction de « Jnane  Tamsna », j’ai d’abord construit la maison de vacances de mes parents à Marrakech. À mon immense surprise cette maison est parue dans tous les magazines au début des années 90. J’ai donc convaincu mes parents de transformer ce projet en business et d’en faire quelque chose de plus grand. Nous avons donc été les premiers à miser sur le concept de design, boutique-concept et surtout établissement touristique d’une taille humaine ancrée dans le patrimoine culturel du pays, une hôtellerie de charme autour d’un concept de maisons à louer.  À cette époque, j’étais encore avocate mais comme ce projet a « cartonné », j’ai quitté le barreau en 1992 pour m’installer définitivement en 1996 à Marrakech. En 2000, j’achetais le terrain où j’ai construit et ouvert Jnane Tamsna en Décembre 2001.

 

Quels sont les challenges et sacrifices derrière tous ces projets ?

Le premier challenge est d’être la première à faire des choses auxquelles personne n’a pensé mais qui vous paraissent une évidence. J’ai fait d’autres projets qui ont tout autant fonctionné mais les gens me prenaient pour une folle.  Le challenge aussi c’est être réaliste mais en restant innovant. Les challenges sont de trouver le financement. En tant que femme, même si vous présentez les preuves de votre compétence, vision et maîtrise du marché, c’est malheureusement souvent un dialogue de sourds avec les banquiers. Si tel n’était pas le cas, je serais beaucoup plus loin et tous emprunts remboursés.

Une autre composante importante est d’avoir une bonne équipe qui comprend votre vision et vous aide à l’exécuter. Mais au point de vue créatif, j’ai pu construire mon hôtel en 11 mois et 3 semaines, (un record) parce que ma vision était très précise et que je n‘ai pas une seule fois changé d’avis durant le chantier. Un seul capitaine à bord travaillant avec les meilleurs dans chacun de leur domaine est clé.

 

Qui sont vos clients ?

Mes clients sont principalement américains, anglais et australiens. En général des gens très raffinés qui aiment la simplicité et les jardins. Par simplicité je veux dire raffinement. Rien d’ostentatoire chez nous.  Nos clients veulent vivre une architecture et un art de vivre à Marrakech. Parmi nos clients des gens très connus du cinéma, de l’aristocratie, de la finance mais aussi beaucoup de gens anonymes. Tous ont en commun d’apprécier notre oasis de calme à 15 minutes des remparts de la Medina, le chant des oiseaux, les jardins, notre excellente cuisine très fraîche issue de notre potager bio et surtout l’atmosphère de maison privée qui règne dans l’hôtel.
Ils disent de chez nous que c’est l’« adresse cool, chic et élégante. »  Il y a un très grand sentiment de liberté ici. Les clients se parlent, comme s’ils étaient invités à un week-end chez des amis à la campagne.

Avec 24 chambres sur 3 hectares il y a énormément d’espace pour s’isoler mais aussi beaucoup de liberté pour se retrouver au tennis ou pour un verre.

 

 

En tant qu’Africaine, vous devez un peu être déçue, je suppose de ne pas voir plus de touristes du continent prendre leurs quartiers chez vous ?

Je ne suis pas déçue, car le marché n’existait pas. J’aurais été déçue si le marché existait et personne ne venait chez moi… Cependant il ne faut pas oublier que l’on va toujours plus loin que chez le voisin, et la clientèle africaine va peut-être plus aux USA, ou en Europe pour le moment. Aussi il se peut qu’elle préfère rester en ville ou aller dans des 5 étoiles connus, qui sont par ailleurs merveilleux ! Je pense que je souffre aussi d’un manque de visibilité sur le continent. Je tiens à mettre de plus en plus la création africaine au sein de mon boutique hôtel Jnane Tamsna. J’ai un loft de 200 mètres carrés que je suis en train de transformer en galerie où on trouvera le meilleur du continent : du mobilier aux bijoux en passant par des vêtements. Des designers africains seront mis en avant comme Adèle Dejak du Kenya ou Aissa Dione du Sénégal. Je dessine, les meubles, luminaires et objets de décoration.

 

Quel est votre prochain projet ?

J’écris un livre actuellement, un coffee table book qui sera publié à New York aux éditions Rizzoli. Sur la fascination qu‘a exercé Marrakech depuis le début du 20ème sur les étrangers qui y ont des maisons, des jardins etc… Donc le livre ouvre les portes de sublimes maisons et jardins totalement privées.

 

Quels conseils donneriez-vous à une femme qui souhaite se lancer ?

Il faut savoir quelles sont vos compétences et incompétences. Il ne faut jamais voir des obstacles comme des obstacles insurmontables mais plutôt comme l’opportunité d’être plus créative.

 

Qu’est ce qui manque à certaines destinations africaines pour être des pôles touristiques comme Marrakech ?

À mon avis, c’est la confiance en notre culture. J’échangeais récemment avec une personne du Nigeria sur la question du tourisme dans son pays et elle m’a dit : « Ne t’inquiètes pas nous aurons bientôt des hôtels Four Seasons partout ». Je lui ai dit que ce n’est pas ça qu’il faut, que nous avons une culture riche et une esthétique fabuleuse. Nous devons avoir nos propres architectes, designers, qui comprennent les attentes des voyageurs du monde et l’importance de valoriser la culture africaine. Je serai ravie de développer des hôtels sur le continent.

 

Un dernier mot ?

Comme l’a dit Taiye Selasi chez moi la semaine dernière lors de la création d Afreeculture, le rendez-vous annuel de la créativité de la diaspora : « Nous sommes le continent le plus riche, mais ce n’est ni le cobalt ni les diamants, ni le pétrole ni le gaz, c’est nous, hommes et femmes d’Afrique, la première richesse. » – L’énergie est fabuleuse dans tous les domaines, cinéma, littérature, art, mode et photographie.