Manka Angwafo, le visage de l’agriculture au féminin

La première fois que j’ai rencontré Manka Angwafo, c’était au Bubble bar à Makepe, un lieu tenu par un ami, Eric. C’est le genre d’adresses où toute la jeunesse camerounaise se retrouve après une journée de travail. Manka était présente, irradiait et nous avons échangé quelques mots. Je dois avouer que j’étais très intriguée par son parcours. Elle a laissé un confort de consultante à la Banque Mondiale à Washington pour s’installer en zone rurale pour créer Grassland Cameroon Ltd. Son entreprise propose des services pour améliorer les chaînes d’approvisionnement alimentaire en Afrique grâce à un financement abordable basé sur les actifs et destiné aux petits exploitants.

En décembre, nous avions planifié de célébrer la nouvelle année avec un ami en commun. Cinq mois plus tard, je me retrouve à écrire sur cette incroyable femme. En début de mois, elle a remporté le prix Afrique Sub-saharienne au Cartier Women’s Initiative Awards. Il s’agit une cérémonie qui récompense chaque année, les femmes qui impactent leur communauté. « C’est une chose géniale ! Cette récompense me motive à faire encore plus, mieux et bien. », confie Manka.

L’histoire de Manka est comme celles de nombreux camerounais, ayant grandi au pays et étudié à l’étranger, et qui souhaitent apporter leur pierre à l’édifice. À 17 ans, elle s’envole pour les États-Unis pour suivre un cursus universitaire. Elle a deux masters, un en économie et autre en relations internationales de l’université de Tufts (Massachusetts).

Après une brillante carrière sous la garde de l’Économiste en Chef pour l’Afrique à la Banque mondiale. Son N+1 lui a donné l’opportunité de d’être sur le terrain notamment au Soudan du sud. C’est cela qui lui a donné envie de se lancer et surtout d’impacter sa communauté. En 2012, elle se retrouve au carrefour de sa carrière, partagée entre l’opportunité de faire un PHD (doctorat) et trouver un projet qui aura vraiment de l’importance. Afin de se décider, elle prend un mois pour aller en 2013, au Cameroun, passer du temps avec sa grand-mère paternelle.

« Tous les matins, je me rendais au champ pour récolter le maïs avec ma grand-mère et qu’est-ce que c’était dur. Je me demandais comment elle avait fait pour tenir toutes ces années. Elle a déjà plus de 90 ans ! Vous devez comprendre qu’elle mettait 3 semaines pour faire une récolte de sa petite parcelle et que 20% des graines récoltés périmaient. Je me suis rendu compte que l’un des problèmes majeurs pour les petits producteurs était le manque de financement pour acheter des ressources de qualité, y compris le matériel agricole », raconte Manka.

Après ce court séjour au Cameroun, elle est retournée aux États-Unis chez l’oncle d’une de ses amies du lycée dans l’Iowa. Il avait une ferme beaucoup plus grande que celle de sa grand-mère. « Cela m’a permis de comprendre les processus, les étapes de production et de récoltes, les engins à avoir ou encore la gestion du stock. Cette expérience m’a conforté dans mon choix de m’installer au Cameroun », explique-t-elle.

En 2015, elle rentre à Ndop, une commune du Cameroun située dans la région du Nord-Ouest. C’est un bassin de production agricole du pays. Pas de Yaoundé ni de Douala, Manka Angwafo souhaite être proche des fermiers, comprendre les réalités du terrain. « C’est vrai que passer des États-Unis à une petite ville n’était pas facile.  J’avais tellement de travail que je n’y prêtais pas attention. Les paysans se moquaient de mes habitudes. Par exemple, j’adorais courir très tôt le matin et me voir le faire dans la brousse était incompréhensible » se souvient l’entrepreneure.

À date, Grassland Cameroon Ltd a permis aux agriculteurs de doubler leurs rendements, pouvant atteindre 4,6 tonnes par hectare, augmentant ainsi leurs revenus de 200%. Nous sommes d’accord que c’est ce que l’on appelle avoir un impact sur sa communauté. Son entreprise a aidé environ 400 agriculteurs, avec un taux de remboursement de 97%. À l’entendre, on se rend compte que Manka a réussi créer un sentiment d’appartenance avec les agriculteurs. Ils ont l’impression d’appartenir à une même famille, d’où le bon taux de remboursement.

Seule ombre au tableau, la crise anglophone que le Cameroun vit depuis plus de deux années. Elle a poussé Manka à prendre une décision difficile, celle de laisser sa ville pour travailler dans la région du centre, proche de Yaoundé. Elle y reproduit ce qu’elle a fait à Bamenda.  Malgré tout, l’entrepreneure reste optimiste sur l’avenir : « Le Cameroun est le pays qui nourrit l’Afrique centrale, je pense donc être au bon endroit. Et puis lorsqu’on réussit au pays de Roger Milla alors on peut se déployer partout. »

Il me tarde donc de voir comment Manka Angwafo et son activité vont évoluer avec l’évolution du climat ou encore du numérique.