Tehui, de l’assurance au hip-hop : itinéraire d’un gars (A)normal

« La musique est une thérapie permanente. Pour chacun de nos états psychologiques, pour chacune de nos émotions, une musique, une mélodie, des mots sont là pour les accompagner, les illustrer. »

Tehui, le rappeur ivoirien, a dû certainement puiser dans sa propre assertion pour vivre pleinement la passion qui l’habitait depuis son enfance. Quelques années auparavant, je le rencontrais alors qu’il était un jeune cadre dans l’assurance. Dans sa tenue de parfait corporate : le costard -cravate… Aujourd’hui, 35 ans et le rythme à fleur de peau, YACE Tehui Jean-Martial (son nom à l’état civil) fait partie de ceux qui font bouger et donnent une nouvelle âme à la scène musicale underground ivoirienne.

Dans les spots culturels de la capitale abidjanaise, il fait vibrer son public par son flow hip-hop très affirmé, mixé à divers styles musicaux. Tehui est un puriste. C’est un amoureux des mots qui s’exprime en musique. « Je suis un lyriciste qui propose un Hip Hop métissé que j’appelle sans prétention le Piou Piou Style. Il s’agit d’un art qui mêle le Hip Hop à différents genres qui m’inspirent comme le Jazz (la mère du Hip Hop), la Soul, le Reggae, les rythmiques électro, afro. » Tehui écoute toutes sortes de musique. Il est constamment ouvert, mais il fonctionne énormément au feeling.

Tehui a suivi un parcours assez classique que rien ne présageait à faire corps avec le micro. « J’ai fait des études supérieures en sciences économiques à l’Université de Montpellier 1 et je suis ensuite rentré en Côte d’Ivoire. J’ai rejoint le monde des assurances en 2007 avec mon premier contrat à durée indéterminée. » Il fallait juste un déclic à sa vie d’adulte mais Téhui en a eu deux. Le premier s’est opéré pendant ses années étudiantes alors qu’il était musicien amateur. « Ma rencontre avec Mathieu Garillon, un compositeur franco-vietnamien ayant vécu à Abidjan a vraiment développé mon oreille musicale, ma sensibilité à cet art et la prise de conscience que je pouvais créer», me raconte-t-il. C’est en 2010 au plus fort de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire que survint son deuxième et véritable déclic. « Mon envie de m’exprimer à nouveau en musique après une pause de trois ans s’est combinée à ma rencontre avec le compositeur NunShack qui m’a convaincu que j’avais des choses à partager au plus grand nombre», ajoute-t-il.

Mais comment se lancer dans une telle entreprise alors qu’on a la sécurité d’un boulot stable et dans une société parfois conformiste ? À cette question, il m’explique non sans une pointe d’humour de quelle manière la compréhension de sa famille et de ses proches a évolué. « J’ai aujourd’hui le total soutien de ma famille et de mes amis mais c’est évident qu’il y a eu dans un passé pas si lointain des périodes de grandes interrogations et scepticisme à peine voilés pour ne pas dire plus. » [rires]

Ces premières prestations, Tehui les a effectuées devant un public amateur de Jazz. Il les a ensuite perfectionnées au fur et à mesure du bon accueil que recevaient ses live. En moins de quelques années et avec plus d’assurance, il a réalisé certaines chansons qu’il a décidé de dévoiler gratuitement sur Internet. « Elles ont un reçu un bel accueil mais je pense qu’il s’agissait surtout de proches et ils avaient intérêt à aimer rires. Plus sérieusement, l’accueil a été très positif avec la mention régulière dans les avis, de mon originalité par rapport à la tendance et d’un retour à une forme d’honnêteté et de pureté dans mon art. Dès les premières chansons et avant même une quelconque notoriété, certaines radios m’ont même diffusé. »

Tehui a ensuite sorti son tout premier album en avril 2017. Itinéraire d’un gars (A)normal compte 18 titres. Il m’explique que ce titre vient du fait que durant toutes les sept années de confection de cet album, de nombreuses personnes trouvaient « fou » qu’il veuille aller au bout de sa passion et sortir de certaines zones de confort. Et vu qu’il naviguait quasiment à contre-courant avec son amour des choses bien faites, son refus de la médiocrité dans tous les domaines de la vie, le faisait passer tantôt pour un grincheux, tantôt pour un utopiste. « Et je ne sais quels autres termes peu flatteurs. Alors j’ai fini par me demander si j’étais « normal » ou « anormal » et au final j’ai mis le « a » entre parenthèses car je me sens totalement vrai dans mes chaussures d’enfant de l’Éternel. »

Tehui a collaboré sur cet album avec Kajeem, Josey, Shayden, Janiel, NunShack, Lyvna, Joel Tagro, Pil’s, K?M.F, Pierre Aimé, Deetah, Dj Kalif à différentes étapes du projet. Une présence en studio ou sur scène qui suscite forcément une multitude d’émotions en lui lorsqu’il s’y trouve. Il a voulu le partager avec moi : « Je me sens comme un super héros en studio ou sur scène. C’est comme si je me transformais alors pour être entièrement MOI. Je n’ai alors plus de contraintes, je m’exprime, je me sens utile, heureux, avec une envie permanente de partager. Cela est difficile à expliquer… »

Profitant de la célébration de la fête de la musique, je lui ai demandé ce que cette période représentait pour lui. « C’est une date importante pour tout amoureux de musique. Donc chaque année ce jour-là, j’écoute mes coups de cœur, et je fais le tour de la ville pour partager de bons moments avec les musiciens et le public. »

Parlant de ses projets, Téhui a ce regard brillant qui en dit long : « Faire découvrir mon album au monde entier. Le jouer sur les scènes, partout. Développer les activités de mon label NOLIES afin d’apporter ma contribution dans le domaine de la production, de la création de bonheur… » 

De l’assurance au hip-hop serait ma conclusion pour cet échange passionné entre Tehui et moi, tandis que sur le rythme super groovy de sa chanson Family, je continue de hocher la tête.

 

Édith Yah Brou